La Goulue

la goulue

la terre de notre enfance a une odeur de vache
une odeur de colza qui agrippe les yeux
et qui fait pleurer par nos paupières rouges
des larmes de pollen

la terre de notre enfance reflue de vase verte
d’écume de Loire en crue, en tapis de lentilles
elle laisse sur la peau une pellicule d’écailles
une peau d’anguille

elle sue le gamay, l’Aubance et le Layon
en gouttelettes moelleuses d’or et de violine
elle laisse au fond du verre le tanin des années
au fond de la gorge le chenin du soleil

la terre attire les guêpes sur les pâtés aux prunes
elle est paysanne, on y danse pieds nus,
à même l’argile, à même le schiste,
sur des souvenirs blanchis d’Armorique

elle souffle la révolte dans l’accordéon
dévale au Pont Barré,
elle hurle à la Lune du fond des fosses Cady
où des grands-pères dorment du sommeil de plomb

la terre de notre enfance tremble au bord du gouffre
en filons de quartz
son cœur brûlant bouillonne hors des sources,
jusqu’au bord de nos lèvres en patois gouleyant

la terre de notre enfance nous roule sous les pieds
nous traîne dans la boue, nous tire à la baille
sur un coup de tête de silure moustachu
la goulue

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La croûte

la croûte

je suis les empreintes de tes pas
tes deux pieds fossiles dans la terre grasse
tes calots calqués, poussières de surface
tes talons lancés comme des coups de grâce

je suis la route que creuse tes pas
en calant mon pied dans ton pied creusé
en foulant la terre de la même foulée
que celle qui nous espace

si je perds ta trace dans le sable d’une plage
dans l’eau d’une rivière, la poussière des crues
j’interroge les sages, les mages et les pages
et jusqu’au dernier chien, oui, pourvu qu’il t’aie vu

et peu importe, au fond, que je te trouve ou pas
je te sais si proche, je te touche du doigt
là, à portée de bras, à portée de terre
j’attrape ta voix dans les courants d’air

tu suis ton chemin, et moi je te suis toi
je ne me coucherai pas en travers de ta route
quand il pleut sur ta tête, je passe entre les gouttes
nos semelles se mêlent et c’est bien comme ça

quand tu en auras marre, tu t’arrêteras
je te rejoindrai, je ne te dirai rien
j’aurais sous les pieds une croûte de toi
et c’est comme ça que tu me reconnaîtras

Ce sont des enfants

ce sont des enfants

les enfants courent toujours tous dans le même sens
ils courent, sautent, volent, s’arrêtent et puis courent encore
à huit heures moins le quart, à midi et quart, à cinq heures et quart
des heures à fraction, des heures en poussières,
en groupes armés de sabres lasers
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

ils passent sous des fenêtres allumées, et éteintes, allumées, et éteintes
et les rideaux s’ouvrent sur une lumière blanche
et les rideaux fument de café brûlant
et les rideaux tremblent après leur passage
ils assaillent le village, déclarent des guerres, exécutent à tout va :
un, deux, trois, prêts, feu ! un, deux, trois, prêts, feu !
attention, t’es mort, si tu bouges, t’es mort, ne parles plus, t’es mort
où vont-ils chercher tout ça ?
ce sont des enfants, ce sont nos enfants,
ça compte pour du beurre, c’est de la guéguerre
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

ils sont noirs et blancs, dans leurs uniformes
ils sont noirs ou blancs ou marrons de terre
roulés dans la boue et tachés de vert
sprintant dans le vent, à l’heure de la cloche,
et puis bien en rang par deux sous la pluie, par deux sous le plomb
qui n’est pas là, qui ne viendra plus,
qui travaille au champ,
qui court trop loin ou plus assez vite
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

les enfants s’assoient tous bien en même temps,
rangés sur des lignes, les mains sur la table
ils ferment les yeux, se projètent un film sur le tableau noir, sur le tableau blanc
le film où ils combattent des armées de tyrans
et sortent vainqueurs à quatre heures et demi
hurlant des défis à la terre entière
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

Le Mot Vie

le mot vie

elle a eu envie de vomir
et puis elle a vomi pour de bon
elle a vomi sur le canapé, d’abord juste sur le canapé
et puis alors elle s’est levée et elle est allée vomir un peu partout dans la maison
sur le carrelage, sur les murs, sur la lunette des toilettes
elle a vomi sur la télé allumée
et sur la chatte endormie
et après elle a vomi encore sur sa tête à lui qui n’a rien dit
qui n’a pas même réagi au fait de se faire vomir
dessus comme ça
elle a continuer à vomir sur tout ce qu’elle a rencontré,
elle a un peu vomi sur le lit, l’oreiller et le drap
elle a vomi sur les livres qui se trouvaient là sur son chemin et aussi sur les photographies
et, là, comme elle avait encore envie de vomir, elle est allée dehors pour vomir sur les fleurs magnifiques et sur une fourmilière, elle a noyé les fourmis sous son vomi
elle a couru et a vomi dans l’eau du puits et au pied d’un arbre et alors elle s’est un peu vomi sur les chaussures
elle avait encore envie de vomir, ça ne s’arrêtait pas
alors elle est rentrée dans la maison pour continuer de vomir tout en n’étant pas seule
elle a vomi à ses pieds à lui qui n’a rien dit
qui n’a jamais rien dit sauf quand il y eu trop de vomi sur la télé qu’il regardait et qu’il ne pouvait plus voir
quand il y a eu trop de vomi sur la télé, il lui a dit d’aller vomir ailleurs, merde !
alors elle est sortie sur le bord de la route pour vomir sur la voiture et puis elle est rentrée à l’intérieur de la voiture pour vomir sur les sièges, et elle a mis en route les essuie-glaces pour enlever le vomi en trop sur le pare-brise mais ça l’a plutôt étalé.
et ça a continué, encore, car elle avait toujours envie, et qu’elle sentait bien qu’elle n’avait pas fini et qu’elle aurait toujours envie tant qu’elle n’aurait pas fini
elle a vomi par la fenêtre de la voiture en démarrant et puis elle a conduit n’importe où tout en continuant de vomir sous le siège du conducteur et sur le siège du passager.
elle a roulé n’importe où un bon moment comme ça, mais ça lui donnait encore plus envie de vomir, la voiture, alors elle s’est arrêtée, de conduire, mais pas de vomir, elle est sortie de la voiture et elle a marché n’importe où dans les rues tout en vomissant au pied de chaque lampadaire.
elle a compris qu’elle allait mourir
à force de vomir, elle allait mourir.
quand il n’y aurait plus rien dans son ventre
quand elle n’aura plus la peur, la colère, la faim, le creux, les tripes dans son ventre
elle a compris qu’elle allait finir par se vomir elle-même toute entière et mourir de ça.
elle a su que cela seulement la soulagerait de son envie tenace.
elle a su que le vomi en giclant au sol devenait le mot vie.
et que la vie se tenait là, au sol, dans son vomi, dans sa bile.