Mirage -2-

Mirage -2-

A Ulan Bator
j’ai appris le sens du mot rêver
j’ai appris à respirer à l’envers, à avaler l’air en soufflant, à l’expulser en soupirant
c’est un travail de longue haleine
qui vaut le coup
qui vaut le coup

A Ulan je vole
sans savoir où j’atterris
tout dépend de l’endroit d’où je décolle
de l’endroit où je tombe folle
C’est loin là-bas et il fait froid
Alors j’y serre mon voisin, comme avec un vieux copain
Et ça rapproche, ça abiboche

Le voyage jusque là-bas commence toujours avec le soir
Quand comme la poupée de Brassens je ferme les yeux quand je me couche
J’avance les mains devant, car je ne sais jamais ce que je trouve
A tâtons, dans le brouillard épais de la toundra mégapole
Cheval, chien, faucon, chèvre m’accompagnent
tout près, on se réchauffe

Ulan Bator, violencité, violette fanée, violée la steppe
S’y mêlent stupre et rêveries
S’y mangent câpres et vieilles bouillies
Quoi en penser, et puis qu’y faire, à part faire durer des chimères ?

Quand le Loup Bleu gueule sur la Lune
je
chausse mes guêtres en peau d’ours et je descends jusqu’au grand lac
gelé, tellement qu’on peut y patiner
Ulan Bator me voit partir et crache un long bouillon d’écume
de neige, de givre et de paillettes

Je reviendrai, cité des Khan, je reviendrai sans doute demain
ou vendredi
Jamais plus je ne pourrai vivre sans tes froids feux follets
ni tes fiers ennemis

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Mer chérie

Mer chérie

La mer charrie des corps
Noirs, marrons, gris, sur la blanche écume
La mer charrie des morts, la mer vomit des frusques
Ça lui déborde aux commissures, elle n’en peut plus de ces fantômes
Elle n’en veut plus de ces humains, l’espoir sous leurs paupières closes
à jamais

La mer roule des yeux, au fond d’orbites secs
Elle roule des crânes et des ventres gonflés
Elle ressasse des paroles au bout de langues mortes
Et glisse sur des peaux desquamées et diaphanes
Ces vies qui s’enfuyaient sont à jamais enfuies
Ces mots qui espéraient sont à jamais enfouis

Les peaux noires et café cèdent la place par plaques
à une croûte blanche et salée
Et, ironie du sort, enfin, plantées dans le sable
Ces peaux ressemblent à celles des colons d’hier

Ressac, ressac, ressac, la mer donne et reprend
A l’infini des corps sur la plage, qui roulent
Des visages dans le sable, des pantins à plat ventre
Des humains, bras en croix, dans une ultime transe
Elle donne et elle reprend, donne et reprend encore

L’odeur monte vers le ciel
L’odeur de la mort inutile
Et de l’échec
Et de la honte
Et avec elle monte l’horreur
Et le dégoût
Et le vomi
Et un jour enfin, avec la marée, montera le cri
Celui qui déchirera le couvercle
Celui qui fera sauter les verrous
Crié par des milliards de bouches vivantes et amies
Qui fera se lever les hommes et les femmes
Qui crèvera l’ozone, asséchera les mers, aplanira les pics, gommera les frontières

Et les corps sur la mer ne seront plus les mêmes
Sur le dos, les humains regarderont le ciel
Aspireront la vie à même l’espace, par leur bouche rouge et leur peau noire
La mer chérira des corps, vivants, gracieux et fiers
Libres et flottant
Libres et flottant

 

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