Le radeau

 

Nous avions construit un radeau
Avec du bois trouvé et de la corde cassante
Nous avions découvert dans les livres
Les méthodes simples et les conseils

Nous avions construit un radeau
Déglingué, mal dégrossi, mais fringuant
Dézingué, branlant, mais téméraire
Aléatoire, éberluant mais ravissant

Avec ce rude esquif, nous voulions voguer toute la vie
Face aux écueils, face aux monstres et aux intempéries
Nous voulions voguer coûte que coûte
Dépassant les détroits et les doutes acérés

Hardi, hardi, du bateau !
La route était bien trop longue
Hardi, hardi, et les planches de notre radeau
Étaient devenues notre geôle !

Sur le radeau, au milieu de rien,
Sans aucune brise pour nous ravir
Le désespoir du quotidien
Brûlait nos lèvres et nos désirs

Où donc était la terre attendue ?
Où donc poussaient les fruits du paradis ?
Alors que nos dents tombaient de nos gencives
Nos esprits carencés déliraient en cadence

Sur un hémisphère inconnu,
Nous dérivions sans plus d’espoir
Lorsqu’une lueur venue d’en bas
Dirigea soudainement notre errance

Nous sommes descendus du radeau sur un sol boueux et lourd
Les jambes hésitantes et meurtries d’escarres profondes et putrides
Laissant derrière nous la Méduse, nous avons suivi un sentier
Bras ballants, mine hagarde, déconfits et honteux

Et nous avons retrouvé là notre maison et le village
Nos préparatifs de départ et nos projets de fortune
Rien n’avait bougé en notre absence
Tout attendait notre retour

Nous avions construit un radeau, il croupissait dans le marais
Les cordes cassantes avaient lâché et la structure se disloquait
Comme un vieux jouet d’une autre enfance
Comme une réminiscence d’amour dans un sillage déjà perdu

 

Bamboo raft in Kanchanaburi river, Thailand.

 

Aux antipodes des pôles

Aux antipodes des pôles

 

Chaque jour à l’antipode d’un pôle
Et le lendemain à l’antipode de l’autre
Elle déambule, en dehors de sa bulle
En dehors de la carte et de toute vision satellite

Sa planète est un jouet qu’une main sadique
Secoue pour faire pleuvoir des flocons de plastique

Elle crise, elle craque, crapahute en geignant
A chaque jour un hémisphère, le droit et puis le gauche
A chaque nuit un pôle froid, le nord et puis le sud
Son existence est un douloureux voyage

La caresse l’agresse et les coups la font rire
Toujours des sentiments mais dans le mauvais sens
Accrochés au sommet inversé de son cœur
A l’opposé du corps qui la tient parmi nous

Son axe est tout autre, son destin est péril
Son équilibre instable menace jusqu’à son être
Et l’horreur du matin brandit ses châtiments
Tantôt souffle le froid, tantôt brûle sa peau

Telle une balle de flipper, elle valdingue dans les murs
Sa face est tuméfiée et son cerveau déborde
Tirée par l’arrière et poussée vers l’avant
Elle tombe sans arrêt sous l’assaut des humeurs

Elle se malmène, se mène mal et tout s’emmêle
La chimie des médocs détruisent son ego
La tête roule sur l’épaule, elle a le mal de mer
Elle ne marche plus droit, son pôle est à l’envers

 

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Demande voir

 

demande voir à la pluie si elle a soif
demande au torchon s’il sent le pain

j’ai accroché un lustre au milieu de la chambre
en me demandant s’il tiendrait bien l’année
j’ai calé le lit tout contre le mur
j’ai peint une fenêtre à même le meuble
avec la suie de mes idées noires
et pour voir dehors, j’ouvre le tiroir

demande au couteau si un visage se taille
demande à l’araignée à qui elle vend ses toiles

dehors c’est l’été et sa peau rougie
craquelée sur la terre des melons farineux
le pus d’une chenille écrasée qui oxyde
la voiture rouillée sous les rayons torrides
j’ai foulé le sol dur de ma cheville enflée
j’ai tordu le cou d’une poule cannibale

demande au papillon si la vie est trop courte
demande au bitume si les adieux lui pèse

les jours s’accumulent bien trop et s’étirent
je les ratisse et les jette en tas au fond d’un trou
Lundi , Mardi ,Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi, Dimanche
par pelletées au fond, qui se désagrègent
comment faisais-tu toi, pour éviter l’odeur
de ces journées vides qui se décomposent ?

demande à la glycine qui lui pisse dessus
demande voir au poireau s’il est encore vert

je te demande à toi pourquoi le temps me blesse
je te demande à toi pourquoi j’ai toujours faim
pourquoi j’ai toujours tant besoin de tes caresses
pourquoi je fixe le sol, je ne finis plus mon pain
pourquoi chaque seconde je meurs de mon ennui
je te demande à toi pourquoi es-tu parti ?

chaise

Conserve

En faisant le ménage dans le placard, il a trouvé
une boîte de sentiments périmés
La boite était gonflée d’émanations refoulées
depuis trop longtemps

Fierté, douceur, amitié, colère
Le mélange puait à travers la paroi de métal rouillé
Il n’a pas osé la toucher avec les doigts
Il l’a attrapée avec un gant de cuisine

Sur le couvercle piqué et noir
une inscription presque effacée
A consommer de préférence avant
De mourir

Qui avait mis la boite ici ?
Qui avait pu l’oublier chez lui ?
Sylvie, Marie, Martine, Cécile,
Ou bien lui-même un soir d’alcool ?

En la tenant à bonne distance
pour retenir ses puissants spasmes
Il a posé la boite pourrie sur la nappe fleurie
Mais en cognant elle lui échappe

Sous la pression interne des gaz
La boite explose en grand fracas
Il laisse échapper un cri
Et puis vomit sur ses chaussures

Sur la nappe fleurie il y a
Au beau milieu d’une masse puante
Un petit amour flétri
Qui vit encore

boite