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Peupliers

Comme chaque année, l’odeur des feuilles de peuplier mouillées me transporte un matin d’automne sur l’île aux Chevaux.
J’ai 8 ans. Peut-être 9. L’âge où l’on s’étonne. L’âge où les odeurs s’imprègnent à jamais dans la mémoire.
Nous sommes venus sur l’île en famille. Le brouillard est dense. Comme toujours, l’endroit est hors du temps, irréel, impossible. Petite île de Loire peuplée de peupliers et d’orties. Quelques vaches. Comment sont-elles arrivées là ? Par les airs ?
Nous entrons dans l’île par le sud. Du côté du village, le fleuve nous a laissé le passage par les grandes étendues de sable grossier.
Papa nous parle des terres familiales. Je n’écoute que distraitement. Je suis captivée par une ferme encore habitée. Je m’imagine vivant ici. Coupée de la terre durant tout l’hiver. Au milieu des régiments de peupliers austères.
Nous passons sous des fils de clôtures. Bizarrement ce jour-là, c’est Papa qui nous encourage à le faire…comme s’il était chez lui.
Le sentier est étroit et boueux. Les corneilles par dizaines s’envolent à notre approche. Elles poussent des cris sinistres qui viennent s’accrocher aux branches des peupliers, déjà ornées de toiles d’araignée et de brouillard.
A la pointe nord de l’île, nous nous arrêtons pour observer un héron cendré qui chasse, immobile, presqu’invisible dans le datura.

Et puis soudain, ma sœur n’est plus là. Elle marchait en arrière tout à l’heure. Elle a disparu dans les peupliers. Happée, engloutie. Nous l’appelons, Hélène, Hélène ! Mais nos voix ne portent pas et s’écrasent sur le sol mouillé de feuilles mortes.

Et puis je ne sais plus. Combien de temps est-elle partie ? Est-elle revenue d’elle-même ? L’a-t-on retrouvée ? Etait-elle en pleurs ? La pluie s’était-elle mise à tomber ? Sommes-nous rentrés plus vite que prévu ? Y avait-il une ambiance glaciale sur le chemin du retour ? Sommes-nous ensuite retournés un jour en famille sur l’île aux Chevaux ?

Cette journée d’automne dans le brouillard m’a laissé planté dans la mémoire un champ de peupliers. Une odeur de feuilles pourries et d’orties écrasées. Le bruit du vent qui fait se balancer les grands troncs et chanter les cimes.
Cette odeur aujourd’hui encore me plonge dans une mélancolie et un sentiment d’abandon qui me refroidit le cœur.
Toutes ces années après, je me demande encore parfois, les larmes au bord des paupières et la gorge encombrée d’une boule de terreur : où étais-tu, ma sœur ?

2024.11.25

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