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Hutte

Désapprendre à regarder pour voir vraiment
Désapprendre à écouter pour entendre vraiment
Désapprendre à ressentir pour sentir vraiment
Désapprendre à exister pour être vraiment

Il n’y a pas de mot pour le bruit de l’eau qui rigole dans le ruisseau
Pas de mot pour la lumière qui t’éclabousse à travers les feuilles du charme
Pas de mot pour la saveur de ta larme qui glisse sur ma bouche
Pas de mot pour la première bouffée d’air qui dilate les poumons de notre nouveau-né

Dans le ciel, des myriades d’êtres humains voguent en souriant
Ballottés par le vent, ils sont des ballons de foire gonflés à l’hélium
Ils ont dénoué le lien qui les arrimaient à la Grande Mère
Et maintenant ils dérivent sans fin en hurlant des mantras

Et nous sommes là aussi, humains hommes et femmes
Aveugles, sourds et muets, mais le cœur grand ouvert
Un cordon d’or nous lie ensemble et à la Terre
Et des fils argentés montent de nos têtes au ciel

Donne-moi tes mains, nous sommes des embryons
Qui allons revivre la magie d’une naissance
Nous allons découvrir à nouveau notre essence
Puis boire le lait pur au sein de notre mère

Au cœur du temazcal, les nourrissons s’agitent
Ils chantent, battent le tambour, ils mélangent sueur et larmes
Bientôt ils jailliront du ventre de la Terre
Gonflés d’une vie neuve, débordant de lumière

Nous serons de ceux-là, tous sœurs, tous frères
Tout transpirants d’Amour pour notre maman
Brûlants du premier feu, soufflant le premier air
Tremblants d’humilité, intensément vivants

Pour Xl’o’c Totic Ojob
2025.08.15

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La Boire

Fille du fleuve, flamme de fauve
Regard limon et dents de schiste
Talons de corne et doigts d’artiste
Tu tiens debout depuis longtemps
Contre-courant et contre vent
Les pieds dans le sable pourtant
Tu as poussé sur la croûte sèche
Avec pour sœur l’herbe du diable
Et la jussie fut ta nourrice

Fille du fleuve, effluve d’épave
Tes évasions sentent la vase
Tes envolées sont casanières
Tout juste parfois si tu voyages
Depuis le fleuve vers la rivière
Et tu caresses ton poisson-chat
Au coin du feu, soleil couchant
Tu tisses les mailles de ton filet
En murmurant tes plus beaux chants
Ceux qui attirent dans ta nasse
Tes prétendants au sang salé
Qui t’emmèneront à marée basse
Goûter à l’iode de leurs baisers

Fille du fleuve, féline de Lune
Remplis tes fioles d’alluvions
Philtres d’amour et de fortune
Qui changent ton ennui en passion

Fille de Loire, attends qu’il pleuve
Pour lire tes rides à la surface
Couche-toi dans le lit du fleuve
Jamais pour toi jeunesse ne passe
Par tes longs bras aux reflets gris
Sous mes fenêtres tu serpentes
Mère de sang, mère eau de vie
Toi éternelle qui m’enfante
Tu perds les eaux, je pleure aussi
Fille du fleuve, fluide amante

2025.07.13

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Vulcain

Un papillon s’est posé sur mon index
J’ai approché ma main de mon visage
Et je l’ai regardé de très près
Je l’ai regardé les yeux ouverts, puis les yeux fermés

De lui émanait une lueur douce et feutrée
Sans bruit, il s’est mis à me parler

Il m’a dit qu’il avait volé pendant une éternité
Il avait vu la Terre et ses magnificences
Des étendues d’eau, des mers de sables, des abysses nacrés
Il avait rencontré des fleurs par milliers
Des fleurs de toutes les couleurs, qui chantaient des chants d’amour
Il avait courtisé une femelle et ensemble ils avaient recréé le monde
Il s’était laissé emporter par le vent, frapper par la pluie, griser par le soleil
Il avait tournoyé au-dessus des villes de béton
Il s’était laissé attraper par des mirages de fleurs en plastique
Il s’était emmêlé dans les cheveux d’une enfant au cœur d’une guerre fratricide
Il avait failli perdre la vie contre une voiture sur une roue désertique
Il avait volé, volé, volé et aspiré le nectar sucré des fleurs d’acacia
Il avait rêvé un monde de miel et d’amour

Et maintenant il était arrivé là, sur ma main
A bout de souffle au bout de son chemin
Il était épuisé, meurtri et vidé de toute énergie
Sa respiration était hésitante et il sentait sa fin proche
Mais il était joyeux et reconnaissant de cette existence époustouflante

Toujours en silence, il m’a dit qu’il avait choisi ma main pour dernier asile
Il tenait à m’insuffler sa substance et continuer à vivre à travers mon corps

Très lentement, il a battu des ailes
Ses antennes ont frémi et j’ai senti ses pattes chatouiller ma peau

Il est mort

J’ai voulu le caresser
La poudre colorée de ses ailes s’est déposée sur mon doigt
J’ai léché la poudre
Elle avait le goût de cendre
J’ai avalé ses couleurs

J’ai posé doucement le papillon mort à l’ombre sur une fleur de salicaire
Et je suis repartie sur la route
Avec à tout jamais
Un papillon dans le cœur

2025.06.25

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Les Immortelles

Méditerranée
Caverne utérine de la Maman Terre
Ton endomètre coule en sel et en sang
Toi qui a engendré la multitude humaine
Te voilà la martyre de tes enfants terribles

Aucune de tes contrées ne peut être Terre Promise
Car tu t’es toute entière promise à la Vie
Que celui qui prétend posséder ta matrice
Au nom d’un dieu unique aux attributs guerriers
Soit condamné à vivre pour dix éternités
Dans la peur de son ombre et la désolation

L’olivier millénaire plonge ses racines
Dans tes entrailles bleues parfumées d’origan
Il porte déjà en lui les fruits des lendemains
Qui regorgeront d’Amour et d’Amertume

Méditerranée
Les Gazaouis qui pleurent sur ton berceau en ruines
Génèrent un tsunami de sanglots acides
Et leurs plaintes funèbres se propagent en écho
Jusque sur les falaises calcaires des calanques

Notre Mère perd les eaux
L’accouchement est cruel
La douleur est telle que les glaciers transpirent
Mais la vie est tenace, comme le sel sur la peau
Et déjà sur les dunes poussent les Immortelles

2025.06.15

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« Quiero hablar contigo »

Qui es-tu qui veux parler avec moi en espagnol ?
Qui es-tu ?
Sang de chevreuil dans mes cheveux, cœur de renard dans ma bouche
Qui es-tu au creux de mon oreille, au profond de mon sommeil ?
Quelle porte as-tu ouvert pour entrer chez moi, en moi ?

Tu es entré en moi par l’escalier en colimaçon
Tu as dégringolé de mon nez à ma gorge, de ma gorge à mon cœur
Élu domicile dans mon ventricule gauche

Et depuis, tu restes
Tu hantes mes rêves et mes visions diurnes
Tu écris mon histoire, tu me couds des costumes, me fais jouer des rôles

Petit Bouddha au pelage roux qui parle Espagnol avec l’accent Tzotzil
Derrière chacune de mes pensées
En filigrane de mon vide

Je t’aime
Mais il n’y a pas de mot pour cet amour là
Il sera à jamais non-parlé non-vu et inimaginable
Cœur de mon cœur
Matrice de ce qui est et de ce qui n’est pas

Une punaise me pique la langue
Et y laisse une affreuse amertume d’une puissance absolue
Je sais que tu te caches partout où tu le souhaites
Et que c’est aussi toi qui m’abreuves
Du poison de vie

Je ne te comprends pas
Je traîne encore mes espadrilles dans ce monde de matière
Plus pour longtemps

Je suis prête à te suivre
Prête à t’entendre guider mes pas
« A la derecha, a la izquierda »
Je veux bien parler avec toi – Inari Okami -,
De Teotihuacan

2025.05.30