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Pour l’instant

Rien n’est jamais perdu à jamais, car rien n’a jamais été trouvé
Rien n’est plus, car rien n’a jamais été
Ni l’aube gracieuse, ni le ruisseau joyeux
Ni l’éclat du tournesol, ni la courbure de tes cils

Tout cela est mouvant, émouvant, puis se fond dans le vent
Tout cela bourgeonne, s’épanouit, puis fane inexorablement
Illusions des sens, sortilèges de l’espace et du temps
Rien qui ne perdure plus longtemps que l’instant

Alors cessons de nous agiter, le temps de l’éternité
Restons allongés dans les trèfles à quatre feuilles
Ferme les yeux, pose ta tête lourde sur mon épaule
Et sens la brise de mon souffle dans ton cou

Parlons de cœur à cœur
Comme une fleur parle à une fleur
Comme un fou parle à un fou
Accrochons-nous à cet instant précieux
La prétendue réalité est un mirage consternant
Qui trompe nos sens et notre peur du noir

Je vois en toi comme dans un miroir
Petit enfant oublié dans les allées du grand supermarché
Qui cherche le sein de sa maman comme un chaton trop tôt sevré

Pourtant tu sais que la seule vérité de cette existence
Tient dans l’immobilité qui suit le pas de danse
Dans le suspens, le clignement, l’extase fragile du renoncement
Tout le reste n’est que le rêve d’une araignée

Je caresse le lobe duveteux de ton oreille
La perfection de ton existence m’émerveille
L’instant s’étend et s’ensommeille, le temps s’étire et se détend, inexistant
Nos cœurs battants l’un puis l’autre, l’un à l’autre, l’un pour l’autre
Sont consentants, contents, ne comptant plus le temps, pour l’instant

2024.12.31

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Yule

L’obscurité de l’hiver porte en elle comme une tendre promesse
La lumière de l’été et sa douce caresse
L’embryon de clarté entame sa croissance
A l’heure où la noirceur offre son abondance
Petit point blanc au cœur de la larme noire
Ivresse de soleil au cœur du désespoir

Ne vois-tu pas, petit homme, opérer la magie ?
Ne vois-tu pas que la Mort est enceinte de la Vie ?
Tu dis « tout est perdu, tout s’écroule, tout est fini »
Tu cries « fin du monde, apocalypse, guerre et folie ! »
Tu veux un monde tout neuf, la paix et le bonheur
Ne vois-tu pas l’Amour qui grandit dans les cœurs ?
Tu réclames le grand Feu, mais tu ignores la braise
Tu pleures le paradis, tu oublies la genèse
Baigné dans le délire de ton arrogance
Tu exiges l’accouchement mais renies la semence

Alors viens, petit homme, viens donc sur les genoux moelleux de l’hiver
Repose-toi dans le noir, comme la nature entière
Surtout ne touche à rien et surtout laisse faire
Nul besoin de ta science au chevet du Mystère
Et après la longue nuit, au travers tes paupières
Tu les verras briller, les enfants de lumière
Ils iront par myriades ranimer le soleil
Et préparer la Terre pour le Grand Réveil

2024.12.19

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Le boa

Ma vie s’était enroulée comme un boa en danger
Elle s’était serrée en spirale autour de ma colonne vertébrale
En torsion, compression, crispation
Imprimant son rythme à mes os
Modelant mon corps dans son étreinte protectrice et étouffante

Ma vie s’était emmêlée autour de son propre axe fragile
Se contractant autour de ses propres certitudes
Créant un semblant d’harmonie dans son déséquilibre
Et cela tenait bon, brinquebalant mais debout, malgré tout

Un joli costume pour vivre en société
Une jolie boite dorée pour contenir les rêves, fermée au tournevis

Mais le serpent un jour a fait sa mue
Ses anneaux ont lâché
Sa peau d’écaille est tombée
Son rêve a pris fin quand j’ai ouvert les yeux

Le soleil était déjà haut dans le ciel de ma vie
Mes vertèbres endolories se sont mises à danser
Mes muscles ont repris vie
Mon corps entier s’est mis à chanter, un chant d’Amour et de Joie
Un chant qui résonne encore, qui cherche ses mots et sa voix
Un chant qui prend du temps

J’ai un serpent de lumière qui respire dans ma moelle épinière
Il inspire profond dans mes racines et expire par ma fontanelle
A chaque instant, je le sais
Un serpent apaisé et gonflé d’Amour

Je me redresse, libérée des contraintes, allégée des fardeaux de mes peurs

Je me déroule maintenant
Serpentin multicolore lancé dans l’espace
Au milieu des milliards d’étoiles-confettis
A la grande fête de la vie

2024.12.06
pour Vincent

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Peupliers

Comme chaque année, l’odeur des feuilles de peuplier mouillées me transporte un matin d’automne sur l’île aux Chevaux.
J’ai 8 ans. Peut-être 9. L’âge où l’on s’étonne. L’âge où les odeurs s’imprègnent à jamais dans la mémoire.
Nous sommes venus sur l’île en famille. Le brouillard est dense. Comme toujours, l’endroit est hors du temps, irréel, impossible. Petite île de Loire peuplée de peupliers et d’orties. Quelques vaches. Comment sont-elles arrivées là ? Par les airs ?
Nous entrons dans l’île par le sud. Du côté du village, le fleuve nous a laissé le passage par les grandes étendues de sable grossier.
Papa nous parle des terres familiales. Je n’écoute que distraitement. Je suis captivée par une ferme encore habitée. Je m’imagine vivant ici. Coupée de la terre durant tout l’hiver. Au milieu des régiments de peupliers austères.
Nous passons sous des fils de clôtures. Bizarrement ce jour-là, c’est Papa qui nous encourage à le faire…comme s’il était chez lui.
Le sentier est étroit et boueux. Les corneilles par dizaines s’envolent à notre approche. Elles poussent des cris sinistres qui viennent s’accrocher aux branches des peupliers, déjà ornées de toiles d’araignée et de brouillard.
A la pointe nord de l’île, nous nous arrêtons pour observer un héron cendré qui chasse, immobile, presqu’invisible dans le datura.

Et puis soudain, ma sœur n’est plus là. Elle marchait en arrière tout à l’heure. Elle a disparu dans les peupliers. Happée, engloutie. Nous l’appelons, Hélène, Hélène ! Mais nos voix ne portent pas et s’écrasent sur le sol mouillé de feuilles mortes.

Et puis je ne sais plus. Combien de temps est-elle partie ? Est-elle revenue d’elle-même ? L’a-t-on retrouvée ? Etait-elle en pleurs ? La pluie s’était-elle mise à tomber ? Sommes-nous rentrés plus vite que prévu ? Y avait-il une ambiance glaciale sur le chemin du retour ? Sommes-nous ensuite retournés un jour en famille sur l’île aux Chevaux ?

Cette journée d’automne dans le brouillard m’a laissé planté dans la mémoire un champ de peupliers. Une odeur de feuilles pourries et d’orties écrasées. Le bruit du vent qui fait se balancer les grands troncs et chanter les cimes.
Cette odeur aujourd’hui encore me plonge dans une mélancolie et un sentiment d’abandon qui me refroidit le cœur.
Toutes ces années après, je me demande encore parfois, les larmes au bord des paupières et la gorge encombrée d’une boule de terreur : où étais-tu, ma sœur ?

2024.11.25

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Le cœur de l’homme

L’homme est distrait
Il enferme son cœur dans une citadelle imprenable
Et puis il perd les clés
Il oublie le mot de passe qu’il avait inventé
Pauvre petit garçon, qui va pouvoir l’aider ?

Il cherche dans toutes les cachettes
Il refait le chemin de sa vie à l’envers depuis le ventre de sa mère
Il réfléchit, il calcule, pose des probabilités
Il explore, conquiert, extrapole

Il trouve tout ce qu’il ne cherchait pas
Il se trompe, se fourvoie, pense que oui et puis non, ce n’est pas ça !
Il tente des pratiques, essaie des pratiques
La raison le séduit, l’âme le transcende, l’esprit l’assagit

Mais son cœur, son joyau si bien protégé, demeure insaisissable
Alors il crie « à l’aide ! Dites-moi, dites-moi où je les ai laissées ! »
La femme lui sourit et lui dit, l’air amusé :
« Chéri, si tu cherches tes lunettes elles sont sur ton nez ! »

2024.11.18