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Arzh

A l’orée de la forêt de lumière, en cet instant précis où Grand-Mère Lune nous dévoilait son cœur, un ange s’est avancé sur le chemin venant du Nord.
Etonné par sa propre présence, il semblait émerger du fond des brumes.
Il était nimbé de lucioles vertes et argentées qui volaient autour de lui en dessinant des prismes parfaits.
La Terre déroulait devant lui un long et étroit tapis de mousse, sur laquelle il était porté, en suspens, sur un coussin d’air tiède.
A la surface de chaque pierre, de chaque feuille qu’il effleurait, se déposaient quelques gouttes de cristal salé, qui formaient en se figeant des figures éphémères. Eclairs d’arcs-en ciel.

Il s’avançait vers nous, qui étions assis en rond sur l’humus tendre. Il sourit et ouvrit ses mains en coupe devant lui, pour recueillir les cheveux argentées de Mamie Lune qui tombaient du ciel.
Quand il atteignit sans un bruit le bord de notre cercle, il y entra et vient se poser en son centre.
Tous, nous l’observions, attendant de savoir ce qu’il venait nous dire, ce qu’il venait y faire.

Le temps de cet instant s’est étiré pendant des millénaires.

L’ange soufflait doucement sur nos fronts souillés de pensées sombres. Chacun de nous, l’un après l’autre, s’est senti refait à neuf, nettoyé, défroissé, purifié grâce aux milliers de lucioles déversées sur nos têtes par ce souffle innocent.
Puis l’ange s’est assis en lotus au centre de notre cercle, où chacun brillait désormais de sa propre lumière. Son corps évanescent s’est mis à tournoyer sur lui-même en nous éclaboussant de cristaux d’argent. La Terre s’est mise à tanguer en cadence. La forêt entière vibrait au son des harmoniques émises par cette spirale.
L’instant d’après, le tournoiement s’est ralenti, puis arrêté. La Terre a retrouvé son équilibre. La forêt est retombée dans le calme du clair de Lune.

Le rond que nous formions était devenu une roue de diamants. Nous nous y tenions, éclatants, éblouissants, solides comme des menhirs, dressés comme des lances. Nos mains liées entre elles étaient les maillons soudés de cette chaîne lumineuse.
Il n’y avait plus personne au centre de notre cercle. L’ange avait disparu, se fondant dans son souffle en rejoignant la Lune.

Mais en levant nos yeux neufs sur nos corps ahuris, nous avons découvert, avec émerveillement, en chacun de nos cœurs, une luciole qui vibrait du feu de l’Ange du Nord, du feu de l’Ours, Makoua, Arzh, l’énergie du pardon, l’amour pur de l’enfant, pour nous, ici et maintenant.

2024.08.19
pour Arthus

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Mes anges

Eclat d’obus sur le chemin
C’est le début des lendemains
L’ortie a poussé dans les failles
Dans les fêlures et les rocailles
Les immondices qui jonchent la terre
Sont recouverts de lianes de lierre

Après la pluie vient le gros temps
J’ai aperçu des cormorans
Ils mangeaient les yeux des noyés
Qui dérivent le long du quai
A chaque vie une mort est bonne
A chaque guerre la paix pardonne

Je me souviens des zones urbaines
Des mélodies américaines
Jaillissants de bus électriques
Je me souviens de l’air toxique
Pénétrant toutes les ouvertures
Et caressant les commissures

Mon talon nu foule le sol
Les champs charrient des tournesols
Qui poussent en ordre dispersé
Je ne sais plus où je suis née
Il n’y a plus ni nord ni sud
Juste l’absence de finitude

Alors voilà que nous y sommes
Sortis de Gomorrhe et Sodome
Babylone est un souvenir
Perdu dans un éclat de rire
Je te rencontre sur le chemin
Et je viens te prendre la main

En suivant toujours le courant
En laissant faire les confluents
Nous atteindrons l’étrange instant
Où se joignent sources et océans
Et de cette paix retrouvée
Naîtront des joies inespérées

Allons, mon homme, vers la lumière
Bâtissons-le cet univers
Réveillons la beauté partout
Dansons sur les cendres des fous
Après avoir atteint la fange
Allons maintenant parler aux anges !

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Les enfants verts

De la profondeur de la terre.
De la quiétude tiède des couches inférieures de l’humus est née l’aventure éternellement recommencée.
Les graines gonflées d’amidon, grosses du feu de la pourriture, ont fendu leur tégument élastique pour laisser naître les germes têtus de la vie nouvelle.

Tout cela a creusé son chemin vers la lumière, du bout de tiges encore blanches.
Tout cela est remonté du néant vers l’éclat d’un soleil encore timide et chiffonné de sommeil.

Là où, hier encore, les reflets de l’orgie automnale se désintégraient en relents poussiéreux et musqués, aujourd’hui des enfants verts ont transpercé les chairs de la Grande Mère pour jaillir en régiments désordonnés et fiers de leur énergie indécente.

Ils sont venus. Accouchés de la grande folie vivace. Malgré tout. Malgré le bitume, malgré les poisons de l’eau, malgré les cendres de ce qui est mort et la déchéance de ce qui vit encore.

Ils sont venus comme toujours. Comme depuis le début et à jamais. Pointer leur germe turgescent dans les charniers, sur les champs de bataille, même jusque sous les bottes des soldats. Ils ont défié l’horreur à Gaza. Caressé la main des orphelins dans les décombres d’une humanité folle à lier.

Ils sont venus. Ils sont là. Sourds aux fracas. Aveugles aux mutilations. Fragiles mais tenaces, avec leurs radicelles insolentes de vigueur.
Bourgeons du printemps. Enfants du renouveau. Espoirs au cœur des désespoirs. Générescence au cœur de la dégénérescence.
Nés du chaos de la décadence, ils viennent défier tout ce que l’on croyait installé pour toujours.

Bientôt, ils auront déployé leur énergie en lianes solides, en branches incassables, en racines puissantes.
Rien ne va pouvoir ralentir leur croissance, rien ne pourra stopper leur inventivité et leur nombre ira toujours grandissant.
Mieux vaut donc les laisser dès à présent nous envahir et recouvrir nos désillusions. Nos errements. Nos errances.

Ils sont les enfants de Mars, soldats de l’Amour invincible. Ils sont le courant de la vie. Rien ne sert de lutter à contresens. Laissons-nous porter par leur candeur. Pénétrer par leur sagesse étonnante. Dans le cadeau du présent. Dans le flot de leur sève.
Dans la paix d’une fleur nouvelle.

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Quelle guêpe…

pour Christian Tournebize

Quelle guêpe m’avait piquée en ce jour d’été ?
J’ai posé ma musette pour deux jours et deux nuits
A la sortie d’un village de Corrèze endormi
Là où chantent les Arbres je me suis arrêtée

Avançant exténuée sous les pins fredonnant,
Je ne savais pas trop où donner de la tête
Je n’connaissais d’ici ni les hommes ni les bêtes
Ni la douce lumière accouchée du couchant

Alors il a paru au seuil de sa maison
Dont les murs sont faits d’air et le sol de feuilles mortes
Foyer de liberté sans fenêtre ni porte
Il m’a fait pénétrer dans le bois des chansons

L’oreille encore meurtrie par les cris du goudron
Je n’ai d’abord pas pu percevoir la musique
Que jouaient les bouleaux sur d’étranges rythmiques
Ponctuées des trilles sifflantes des merles et des pinsons

Mais bientôt m’est venue toute une philharmonie
De la plus haute feuille jusqu’à l’humble lichen
De la plus fine aiguille jusqu’à l’immense chêne
Le bois tout entier vibrait de sons unis

Et mon hôte joyeux, en bon chef de chœur,
Sans l’air d’y toucher et un brin malicieux
Orchestrait la fanfare des Grands Etres du lieu
Et pinçait une à une les cordes de mon cœur

Je restais bras ballants et le souffle en suspend
Assistant médusée à ce concert grandiose
Tandis que le renard posé dans le ciel rose
Aboyait en cadence sur le chant des Géants

Cet homme arbre, pieds sur terre, sur le sol de mousse,
Créant dans la forêt son abri de lutin
Croquant sur le papier la lumière des matins
Avait soufflé cet air au sang des jeunes pousses

Il se tient maintenant, toujours et sans surprise,
Au cœur du Chant des Arbres qu’il sculpte en riant
Pour naitre à l’harmonie, il sait dévier les vents
De ses bras de moulin, il fait tourner la bise

photo de Christian Tournebize
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Il est venu le temps

Viens danser sur les cendres encore chaudes de ce monde mourant !
Le carrosse des Fées, tiré par les Licornes, foule sur son passage les déchets de nos villes.

Kebabs et pizzas moisissent sur la terre et nourrissent les bourgeons de fleurs iridescentes.
Le temps est un ami qui passe sur nos vies et nettoie nos souvenirs de dix siècles vulgaires.

Une bise douce et fraîche nous embrasse tendrement. Aucune rancune n’existe chez notre Mère. Dans le sein de la Terre, il y a juste à se taire. Pleurer comme des enfants. Puis dormir en rêvant.

Dansons sur le charnier de la Grande Décadence ! Laissons venir la transe, ouvrons grands tous nos sens. Sur les tambours battons tous nos cœurs en cadence. Vivons la Renaissance.

A l’eau de la rivière, sous le chaos des pierres, j’ai bu jusqu’à l’ivresse l’élixir de jouvence. Une marée d’étourneaux, en concert géant, a fait exploser l’onde des flux satellitaires. La grande toile d’araignée de nos données cookies laisse s’effilocher ses liens hypertextes dans le vent salvateur. A la bonne heure !

L’ère grossière s’éteint. Faisons pipi dessus afin qu’au grand jamais ses bubons ne regonflent. Nettoyons nos plaies et berçons nos enfants, encore traumatisés par les bouillies acides qui ont nourri leurs rêves. Ils portent déjà en eux mille générations de notre descendance, mille aurores boréales et autant d’arcs-en-ciel.
Sur la route, j’ai pu voir le diamant affleurer sous la croûte de bitume. La beauté est prête pour reprendre les rênes du cheval de nos vies.

Viens danser avec moi, mon ami, mon frère, toi qu’on m’avait caché derrière une frontière. Il n’y a plus de limite au flux de notre amour. Ni douane, ni passeport au croisement des artères où coule le même sang.

Dansons comme des enfants, sans le filtre à pixel de leurs écrans géants. Dansons juste l’instant, remplissons de nos joies la toile du firmament.
Il est venu le temps !