La Grande Baleine nous a portés dans son ventre Pendant dix mille Soleils et dix mille Lunes Elle nous a baignés de son énergie de lumière Elle nous a nourris de son sang rouge et noir
Et nous voilà ce soir
Une Femme, un Homme, une Multitude Echoués sur la Terre sans savoir quoi faire Comme des marionnettes avec les fils coupés Avec tout à réapprendre Comment naître, comment grandir, comment aimer Comment mourir et même comment respirer
Une Femme et un Homme tout nus sous le soleil brûlant de notre arrogance Qui croyons avoir tout vu, tout compris Ivres de nos certitudes Gonflés de notre science
Nous n’entendons pas la Grande Baleine chanter Au cœur de notre cœur, elle vit encore Elle nous parle de chenille et de rivière, de jaspe et de douce brise, de cheval et de fleurs immortelles Elle chante l’Amitié et la calme langueur d’un feu en hiver Des mots qui restent en l’air, des échos qui s’égarent Qui ne franchissent pas le mur de notre ego
Mais elle est la Patience Elle a tout son temps et saura attendre Attendre qu’on écoute son chant d’Amour, sa mélopée de Paix Echouée sur la plage, au milieu des déchets et des flaques de pétrole Tout le monde la croit morte Elle attend et observe Comme une mère aimante couve du regard ses enfants turbulents
Elle ne meurt pas Elle se tient au plus profond de nos instants fragiles Et elle cligne d’un œil lorsqu’on se souvient
Encara hi ha brutícia vermella sota les meves sabates Encara hi ha sorra blanca al fons de la meva butxaca
La pluja ho va ofegar tot La pluja ho va ofegar tot
Però vaig guardar el poderós record de l’olor de la farigola I romaní triturat sota els nostres peus Encara escolto el tril feliç Grans mallerengues a les alzines Sento la pell humida de la salamandra sota els meus dits Humus, rovelló, terra trencada pels senglars
La pluja ho va ofegar tot
I ara sóc aquí, ja no sé res Ni quina llengua parlar, ni on ballar la meva vida
He d’haver oblidat una part del meu cor A l’entrada d’una cova entre els ginebres O l’he perdut al Puig Castellar, o prop del riu mar
Si el trobeu, cuideu-lo Poseu-lo al vellut de les plomes de voltor Calent i càlid fins a la nostra propera trobada
La pluja ho va ofegar tot, ho va netejar tot
I ara és la tardor a la vora del Loira La garsa vola lluny, fent el seu crit ingrat I la boira freda s’enganxa als meus cabells On ahir la sal mediterrània es va enganxar en fils perduts
La pluja ho va ofegar tot La pluja ho va ofegar tot
El sol, els ulls, la gent i els aparcaments Però la calidesa del cor va mantenir la seva intensitat La mà estesa, el braç tocat, el somriure ofert Cada moment, profundament gravat en els meus records El dolor d’haver de marxar I aleshores l’alegria al meu cor de saber com tornar-hi algun dia
Per Fernando 2024.11.07
Rivière de mer
Il reste de la terre rouge sous mes chaussures Il reste du sable blanc au fond de ma poche
La pluie a tout noyé La pluie a tout noyé
Mais j’ai gardé le souvenir puissant de l’odeur du thym Et du romarin écrasés sous nos pieds J’entends encore la trille joyeuse De la mésange charbonnière dans les chênes verts Je sens la peau humide de la salamandre sous mes doigts L’humus, la chanterelle, le sol défoncé par les sangliers
La pluie a tout noyé
Et maintenant je suis là, ne sachant plus rien Ni quelle langue parler, ni où danser ma vie
J’ai dû oublier une partie de mon cœur A l’entrée d’une grotte dans les genévriers Ou bien l’ai-je égaré au Puig Castellar, ou près de la rivière de mer
Si tu le retrouves, merci d’en prendre soin Poses-le dans le velours de plumes de vautour Bien au chaud jusqu’à nos prochaines retrouvailles
La pluie a tout noyé, elle a tout lessivé
Et maintenant c’est l’automne au bord de la Loire Le héron s’envole en poussant son cri ingrat Et le brouillard froid s’accroche dans mes cheveux Là où hier le sel méditerranéen collait des mèches folles
La pluie a tout noyé La pluie a tout noyé
Le soleil, les yeux, les gens et les parkings Mais la chaleur du cœur a gardé son intensité La main tendue, le bras effleuré, le sourire offert Chaque instant, profondément gravé dans mes souvenirs La peine d’avoir dû partir Et puis la joie au cœur de savoir un jour y revenir
Je veux être de celles qui sifflent contre le vent Elles qui se dressent à moitié nues dans la tempête Et qui hurlent des mots magiques à la face des tyrans Elles qui ont fait de la mort une fête
Je veux être de celles qui dansent autour du feu Qui récoltent leur sang pour l’offrir à la Lune Elles qui parlent au fleuve comme tu parles à ton dieu Et qui aiment l’armoise pour son amertume
Je veux être avec elles qui accouchent les enfants Et qui mènent les vieillards sur leur voie de lumière Qui font des pieds de nez aux passants bien-pensants Et fabriquent l’Amour dans leurs sombres soupières
Je veux être de celles qui soignent les lépreux Qui câlinent les serpents, embrassent les crapauds Qui aiment avec leur ventre et touchent avec leurs yeux Nourrissent le cœur des hommes comme de petits oiseaux
Suis-je de celles-là, enroulées telles des lianes autour du tronc des hêtres Et qui soufflent autour d’elles des mots qui font l’Amour Celles qui ont au fond d’elles leur feu comme seul maître Et comme seul espoir d’être en vie pour ce jour ?
Femmes du fond des âges, sauvages et chasseresses Vous êtes mon soleil dans ce monde plastique Montrez-moi le chemin, mes chères sœurs déesses, Et transcendons ensemble la femelle bionique !
Mon fils, J’ai lu ton avenir dans mes cailloux tziganes J’y ai vu la vie donnée, la vie reprise, redonnée encore J’y ai vu une famille, nombreuse et soudée Une femme qui sentait le jasmin
J’ai vu le fleuve qui t’a vu naître et la mer qui te verra mourir Des danses berbères, des chants mongols, des flûtes andines De la musique à chaque instant avec l’Amour caché dedans J’ai vu mille ans de transhumance dans des pays aux plaines arides Où des serpents chauffent leur venin sur le seuil brûlant des maisons De henné, du charbon, de l’argile Des scories, du jaspe et des turquoises
J’ai vu les yeux de tes enfants brillants de rires et de fièvre Tes circonvolutions autour d’une mer bleue, à l’ombre des oliviers Tes errances hésitantes dans l’air moite du Pacifique J’ai pu sentir ton corps puissant et ton sang noir coulant Dans tes artères tendues comme les cordes d’une guitare Je t’ai vu graviter autour de l’Amour Et j’ai vu des foules graviter autour de toi et de ta lumière Comme des papillons de nuit
Et puis la musique encore, dévalant de toi comme l’eau d’une source La musique, par toutes tes pores, scintillante comme la sueur d’un bébé La musique comme une évidence, jaillissant de tes mains, Eclaboussant autour de toi des douches d’Amour pur Je t’ai vu parler aux anges avec des mots mélodieux, en phrases symphoniques J’ai vu que tu allais toucher la perfection sans jamais la reconnaitre
J’ai vu cela et tant de lumière encore que mes yeux se plissent Au souvenir de ton avenir Car les cailloux tziganes ne mentent jamais Ils sont nés du ventre de la Grande Mère, matrice du monde et des multitudes
Alors vas ton chemin, cœur de mon cœur, éclat de mon diamant Accordes tes boyaux aux voix venues du ciel jusqu’au bout de tes doigts Sème tes cristaux sonores dans l’air pur qui te porte La harpe de Canola a tissé ton chemin Que chacun de tes pas devienne une note de la Grande Harmonie
Dans la pièce la plus sombre de ton cœur, s’entassent les souvenirs que ta mère t’a laissés. Bien emballés dans du papier cristal, ils se tiennent là, vivants et comme neufs. A chacune de tes respirations, leurs angles tranchants te labourent la poitrine.
Tu n’étais qu’un petit amas de cellules, Stella, dans le berceau chaud du ventre de ta mère. Mais tu revois tout comme si tu y étais.
Les barbelés. Les baraquements. Les latrines où les femmes accouchaient. Les poux. La prison sous la terre où tes frères pleuraient. Le vent qui souffle sur cette plaine aride et laide. La route devant, la voie ferrée derrière.
Tu vois ta mère, déambulant dans la fange, avec son ventre empli de toi. Tu les vois tous, tes frères, tes sœurs, tes cousins, ton peuple. Contenus. Concentrés. Empêchés de vivre. Autant d’oiseaux aux ailes coupées. Pendant des mois et des années.
Quelle est cette terre qu’on ne peut fouler ? Qui sont ces hommes qui vous tiennent exsangues, meurtris, affamés ?
Ici l’Anjou n’est pas douceur. Il est horreur. Le Français n’est pas résistant. Il est complice ou tortionnaire. Ici on coupe les ailes des oiseaux. On les empêche de chanter. On les enferme dans des cages. Camp de concentration des Tsiganes. Montreuil Bellay. Crée par les Français. Géré par les Français. Fermé par les Français un an après la fin de la guerre.
Stella, cette histoire bouillonne dans chacune de tes cellules. Elle entretient la flamme de la colère dans le brasier de ton cœur. Tu ne cesseras jamais de raconter ta naissance dans le camp. A tes enfants, tes petits-enfants, tes arrières petits-enfants. Et chacun d’entre eux héritent d’un éclat de ta colère. Tu les prends sur tes genoux, écartes leurs mèches emmêlées de devant leurs yeux. Tu leur racontes comment cette nuit-là, ta mère s’est cachée pour te mettre au monde, dans la souillure et les croutes de givre, sous la lumière criarde des miradors. Comment elle a pu voler quelques quignons de pain pour te fabriquer du lait. Comment elle a cru te perdre mille fois sous les assauts du froid et de la faim. Et tu leur répètes ce que tous, ils t’ont dit. Ancêtres depuis la nuit des temps. « Ne fais jamais confiance à un gadjo, car tôt ou tard, il voudra lui aussi te couper les ailes ».
Oh Stella, les rides qui barrent ton front tanné ressemblent aux clôtures derrière lesquelles mon peuple vous a parqués. Il y a 80 ans, peut-être 50…hier. Votre liberté est insupportable à observer. Votre fierté est un affront. Il faut toujours que cela cesse.
Stella, à toi, à tous tes enfants, tous tes parents et à tout ton peuple, aujourd’hui, du fond de mon cœur en peine, je demande pardon.
Vole, vole, Stella, enfant de notre honte, déploie tes ailes enfin et voyage où bon te semble et tant que tu veux, jusqu’aux étoiles, Stella, Stella, je suis en bas, et je te vois. Je n’oublie pas.