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Stella

Dans la pièce la plus sombre de ton cœur, s’entassent les souvenirs que ta mère t’a laissés. Bien emballés dans du papier cristal, ils se tiennent là, vivants et comme neufs. A chacune de tes respirations, leurs angles tranchants te labourent la poitrine.

Tu n’étais qu’un petit amas de cellules, Stella, dans le berceau chaud du ventre de ta mère. Mais tu revois tout comme si tu y étais.

Les barbelés. Les baraquements. Les latrines où les femmes accouchaient. Les poux. La prison sous la terre où tes frères pleuraient. Le vent qui souffle sur cette plaine aride et laide. La route devant, la voie ferrée derrière.

Tu vois ta mère, déambulant dans la fange, avec son ventre empli de toi. Tu les vois tous, tes frères, tes sœurs, tes cousins, ton peuple. Contenus. Concentrés. Empêchés de vivre. Autant d’oiseaux aux ailes coupées. Pendant des mois et des années.

Quelle est cette terre qu’on ne peut fouler ? Qui sont ces hommes qui vous tiennent exsangues, meurtris, affamés ?

Ici l’Anjou n’est pas douceur. Il est horreur. Le Français n’est pas résistant. Il est complice ou tortionnaire. Ici on coupe les ailes des oiseaux. On les empêche de chanter. On les enferme dans des cages.
Camp de concentration des Tsiganes. Montreuil Bellay. Crée par les Français. Géré par les Français. Fermé par les Français un an après la fin de la guerre.

Stella, cette histoire bouillonne dans chacune de tes cellules. Elle entretient la flamme de la colère dans le brasier de ton cœur. Tu ne cesseras jamais de raconter ta naissance dans le camp. A tes enfants, tes petits-enfants, tes arrières petits-enfants. Et chacun d’entre eux héritent d’un éclat de ta colère. Tu les prends sur tes genoux, écartes leurs mèches emmêlées de devant leurs yeux. Tu leur racontes comment cette nuit-là, ta mère s’est cachée pour te mettre au monde, dans la souillure et les croutes de givre, sous la lumière criarde des miradors. Comment elle a pu voler quelques quignons de pain pour te fabriquer du lait. Comment elle a cru te perdre mille fois sous les assauts du froid et de la faim. Et tu leur répètes ce que tous, ils t’ont dit. Ancêtres depuis la nuit des temps. « Ne fais jamais confiance à un gadjo, car tôt ou tard, il voudra lui aussi te couper les ailes ».

Oh Stella, les rides qui barrent ton front tanné ressemblent aux clôtures derrière lesquelles mon peuple vous a parqués. Il y a 80 ans, peut-être 50…hier. Votre liberté est insupportable à observer. Votre fierté est un affront. Il faut toujours que cela cesse.

Stella, à toi, à tous tes enfants, tous tes parents et à tout ton peuple, aujourd’hui, du fond de mon cœur en peine, je demande pardon.

Vole, vole, Stella, enfant de notre honte, déploie tes ailes enfin et voyage où bon te semble et tant que tu veux, jusqu’aux étoiles, Stella, Stella, je suis en bas, et je te vois. Je n’oublie pas.

2024.09.02
en hommage à Jacques Sigot

1 réflexion au sujet de “Stella”

  1. Cela me touche beaucoup. Merci pour cette demande de pardon que je fais aussi mienne. Je passe régulièrement devant ce camp. Je ressens cette honte ; sa vision sera encore différente maintenant, en essayant d’y envoyer de l’amour. Cécile

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