Ma Teigne

Ma Teigne

Les animaux qu’on délaisse, justement, parlons-en. J’ai adopté un lombric. Je l’ai mis dans la terre de ma jardinière, celle où il y a les myosotis. Il s’y acclimate plutôt bien, merci. On s’entend bien, lui et moi, je ne l’agresse pas, il vit sa vie pépère sur le balcon. Il est très indépendant. Parfois je lui fais une visite. Je l’ai quand même adopté, c’est pas anodin. Je me tape une petite séance de méli-mélo dans le terreau, comme j’aime tant, et au bout d’un moment, il est là, glissant entre mes doigts. Je l’extrais doucement. Pour lui c’est un peu brusque, ce changement d’environnement, alors il me regarde avec sa tête de déterré et je lui dis des mots tendres pour le rassurer. Ma petite Teigne, je lui dis, n’aie pas peur. Ma Teigne, c’est son petit nom de baptême, je l’ai appelé comme ça, Ma Teigne, ce n’est pas méchant, je le taquine. J’avais cherché longtemps un petit nom gentil, rigolo, mais vas baptiser un lombric ! C’est innommable. Evidemment, ça aurait été un marcou, j’aurais dit Gribouille ou Pompon, ça aurait été un clébard, Fripouille ou Rosalie. Mais un lombric, forcément, ça n’aide pas. Après des heures entières de recherches alambiquées et infructueuses, j’ai pensé Ma Teigne, comme un gant.

Ma Teigne est lunatique, il n’aime pas le soleil ni le vent. Il ne sort que quand tout le monde est rentré boire des chocolats chauds devant la cheminée, chaussettes archi-mouillées pendues au-dessus du feu. Sous la mouillasse et dans la boue. Il n’aime pas le copinage. Ver solitaire. Je le mets sur mon épaule et je l’emmène voir du pays sous la pluie. Il n’y a pas de communication visible entre nous, pas de bavouse, ronron et pissou nerveux sur le tapis, mais je sens à sa façon de s’abandonner contre mon cou que tout va bien. Notre relation tient à des chuchotements, des effleurements de peaux. Ses anneaux se déroulent en silence et sans rien déplacer. Ma Teigne n’est pas envahissant, il sait être très discret. Lorsque que quelqu’un arrive trop vite, même pas trop vite, il se faufile et cherche un tunnel où se glisser. S’il n’en trouve pas il en fabrique. Je lui dis Ma petite Teigne, où es-tu, il se fait oublier sous les myosotis. Il vit en autarcie, se nourrit de terre et chie de la terre dans la terre. Sanibroyeur de balcon. Rien de plus simple ni de plus économique. Il ne me doit rien et je ne lui demande rien. Il est propre.

Ce que j’apprécie chez mon lombric, c’est sa manière de se tenir sans queue ni tête au creux de ma main. Il s’entortille, se détortille, se colimaçonne, sans relâche. Surtout s’il y a du soleil. Alors je le repose dans la terre et il s’y creuse un tunnel douillet, bonne nuit. Je dois veiller à ce que la jardinière soit toujours bien humide. J’arrose beaucoup tous les jours. Les myosotis y passeront, tant pis. Si j’avais un jardin je le mettrais dans une grande bassine où il pourrait s’amuser et vaquer à son aise. Pas dans le potager. J’aurais l’impression de l’abandonner sur le bord de la route, je l’ai quand même adopté, c’est pas pour le lâcher dans la nature. Ma petite Teigne. Mon vermisseau. Mon serpentin.

Je sais bien ce que disent les gens, un ver, c’est dégueulasse, on n’a pas idée, mais lui et moi on s’en fout. Encore plus lui que moi. Lui s’en fout qu’on parle de lui, que je m’occupe de lui. Je sais aussi que si je ne lui faisais pas visite il ne viendrait pas me voir pour mes beaux yeux. Qu’il serait sans doute mieux au Père Lachaise sous les chrysanthèmes. Mais je ne veux pas le laisser, je ne veux pas qu’il retourne à l’oubli. Chez moi, les gens le voient parfois et se disent, tiens un lombric. Ils y pensent, parfois même ils y réfléchissent, et ça c’est bien. Ça les remet à leur place. Parce que sinon, je sais bien comment sont les gens, ils se la pètent et se croient indestructibles et tout permis. Ils débitent des choses, font tout un pataquès de la chiasse du labrador, est-ce que ça vient des croquettes, la prochaine fois j’achèterai du Frolic avec des morceaux de vraie viande riche en fibres, ça sera mieux pour son transit. Scatologie caninophile à l’heure des curly, sans façons.

Ma Teigne me suffit et se suffit à lui-même. C’est un bel animal qui mérite de l’attention. Avec son air de prépuce, il paraît si fragile. N’empêche qu’avec lui, toute circoncision reste vaine. Tu le coupes, ça repousse. On fait moins les malins. Finies les ricaneries en messe basse, elle est moitié folle avec son machin, oui mais tu le coupes ça repousse, ça vous en bouche un coin.

Ma Teigne et moi, c’est à la vie à la mort. Et encore, même morte, si lui est encore vivant, je le ferais mettre dans la boîte avec moi. Pendant que votre cabot chiassoux et puant léchera votre épitaphe avec cette même langue qui lèche ses couilles roses aujourd’hui, je redeviendrais de la terre et Ma Teigne me digérera en silence, ce sera l’apogée de notre amitié, l’osmose, la fusion des corps.

(2008)

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