Ma Teigne, épilogue

Ma Teigne, épilogue

 

 

Hier mon lombric est mort.

Depuis plusieurs jours, je sentais qu’il déclinait.

Et il est mort.

Je l’ai vu immédiatement.

Il était là.

Ni enroulé, ni déroulé, juste comme posé n’importe où.

Au niveau des pensées.

Déjà un rouge-gorge était venu le voir. Heureusement, je l’ai vu.

Il était gris et terne, sec et contracté,

Mais il avait l’air serein et on peut penser qu’il n’a pas souffert.

Alors je l’ai déterré doucement.

Je lui parlais en même temps, c’est bête,

ma Teigne, je lui disais, ma pauvre Teigne, te voilà vidé de tout sens à présent.

Te voilà réduit à l’ombre de toi même, à la quintessence de ta nature de terre.

Que t’est-il donc arrivé ?

Je l’ai nettoyé avec peine et pinceau.

Puis je l’ai posé dans sa minuscule montgolfière.

J’ai préféré la montgolfière

Plutôt qu’un machin à moteur, c’est plus serein, la montgolfière.

Je suis allée dehors en tenant la montgolfière tout contre moi,

J’ai marché un moment

Et je l’ai lancé dans les airs depuis le haut de la colline des Epivents.

Malheureusement, j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois,

Elle n’est pas haute, cette colline.

Le peu de vent qui soufflait a suffi à entraîner le petit véhicule avec lui,

Vers les hauteurs.

Ça me fait bizarre de me dire que maintenant,

Ma Teigne,

Mon petit lombric,

Déambule dans les airs et va sûrement finir comme tous mangé par un autre animal.

Moi qui avais toujours pensé que ce serait lui, qui me mangerait.

Moi qui ne souhaitais qu’une chose : traverser son corps par l’intérieur après ma mort.

La vie est mal faite.

Ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont en premier.

Ma Teigne,

Mon vermisseau merveille,

Du fond du grand sommeil

Tandis qu’encore tu veilles

Je saigne.

 

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Ma Teigne

Ma Teigne

Les animaux qu’on délaisse, justement, parlons-en. J’ai adopté un lombric. Je l’ai mis dans la terre de ma jardinière, celle où il y a les myosotis. Il s’y acclimate plutôt bien, merci. On s’entend bien, lui et moi, je ne l’agresse pas, il vit sa vie pépère sur le balcon. Il est très indépendant. Parfois je lui fais une visite. Je l’ai quand même adopté, c’est pas anodin. Je me tape une petite séance de méli-mélo dans le terreau, comme j’aime tant, et au bout d’un moment, il est là, glissant entre mes doigts. Je l’extrais doucement. Pour lui c’est un peu brusque, ce changement d’environnement, alors il me regarde avec sa tête de déterré et je lui dis des mots tendres pour le rassurer. Ma petite Teigne, je lui dis, n’aie pas peur. Ma Teigne, c’est son petit nom de baptême, je l’ai appelé comme ça, Ma Teigne, ce n’est pas méchant, je le taquine. J’avais cherché longtemps un petit nom gentil, rigolo, mais vas baptiser un lombric ! C’est innommable. Evidemment, ça aurait été un marcou, j’aurais dit Gribouille ou Pompon, ça aurait été un clébard, Fripouille ou Rosalie. Mais un lombric, forcément, ça n’aide pas. Après des heures entières de recherches alambiquées et infructueuses, j’ai pensé Ma Teigne, comme un gant.

Ma Teigne est lunatique, il n’aime pas le soleil ni le vent. Il ne sort que quand tout le monde est rentré boire des chocolats chauds devant la cheminée, chaussettes archi-mouillées pendues au-dessus du feu. Sous la mouillasse et dans la boue. Il n’aime pas le copinage. Ver solitaire. Je le mets sur mon épaule et je l’emmène voir du pays sous la pluie. Il n’y a pas de communication visible entre nous, pas de bavouse, ronron et pissou nerveux sur le tapis, mais je sens à sa façon de s’abandonner contre mon cou que tout va bien. Notre relation tient à des chuchotements, des effleurements de peaux. Ses anneaux se déroulent en silence et sans rien déplacer. Ma Teigne n’est pas envahissant, il sait être très discret. Lorsque que quelqu’un arrive trop vite, même pas trop vite, il se faufile et cherche un tunnel où se glisser. S’il n’en trouve pas il en fabrique. Je lui dis Ma petite Teigne, où es-tu, il se fait oublier sous les myosotis. Il vit en autarcie, se nourrit de terre et chie de la terre dans la terre. Sanibroyeur de balcon. Rien de plus simple ni de plus économique. Il ne me doit rien et je ne lui demande rien. Il est propre.

Ce que j’apprécie chez mon lombric, c’est sa manière de se tenir sans queue ni tête au creux de ma main. Il s’entortille, se détortille, se colimaçonne, sans relâche. Surtout s’il y a du soleil. Alors je le repose dans la terre et il s’y creuse un tunnel douillet, bonne nuit. Je dois veiller à ce que la jardinière soit toujours bien humide. J’arrose beaucoup tous les jours. Les myosotis y passeront, tant pis. Si j’avais un jardin je le mettrais dans une grande bassine où il pourrait s’amuser et vaquer à son aise. Pas dans le potager. J’aurais l’impression de l’abandonner sur le bord de la route, je l’ai quand même adopté, c’est pas pour le lâcher dans la nature. Ma petite Teigne. Mon vermisseau. Mon serpentin.

Je sais bien ce que disent les gens, un ver, c’est dégueulasse, on n’a pas idée, mais lui et moi on s’en fout. Encore plus lui que moi. Lui s’en fout qu’on parle de lui, que je m’occupe de lui. Je sais aussi que si je ne lui faisais pas visite il ne viendrait pas me voir pour mes beaux yeux. Qu’il serait sans doute mieux au Père Lachaise sous les chrysanthèmes. Mais je ne veux pas le laisser, je ne veux pas qu’il retourne à l’oubli. Chez moi, les gens le voient parfois et se disent, tiens un lombric. Ils y pensent, parfois même ils y réfléchissent, et ça c’est bien. Ça les remet à leur place. Parce que sinon, je sais bien comment sont les gens, ils se la pètent et se croient indestructibles et tout permis. Ils débitent des choses, font tout un pataquès de la chiasse du labrador, est-ce que ça vient des croquettes, la prochaine fois j’achèterai du Frolic avec des morceaux de vraie viande riche en fibres, ça sera mieux pour son transit. Scatologie caninophile à l’heure des curly, sans façons.

Ma Teigne me suffit et se suffit à lui-même. C’est un bel animal qui mérite de l’attention. Avec son air de prépuce, il paraît si fragile. N’empêche qu’avec lui, toute circoncision reste vaine. Tu le coupes, ça repousse. On fait moins les malins. Finies les ricaneries en messe basse, elle est moitié folle avec son machin, oui mais tu le coupes ça repousse, ça vous en bouche un coin.

Ma Teigne et moi, c’est à la vie à la mort. Et encore, même morte, si lui est encore vivant, je le ferais mettre dans la boîte avec moi. Pendant que votre cabot chiassoux et puant léchera votre épitaphe avec cette même langue qui lèche ses couilles roses aujourd’hui, je redeviendrais de la terre et Ma Teigne me digérera en silence, ce sera l’apogée de notre amitié, l’osmose, la fusion des corps.

(2008)

Genesis

Genesis

Le matin du premier jour, tu allumes la lumière. 6H00. Le réveil sonne.

Le matin du deuxième jour, tu regardes le ciel. Ils ont prévu de la pluie. Tu mets ton anorak.

Le matin du troisième jour, tu prends une douche, d’abord bien froide et puis bien chaude, c’est le seul moyen de te réveiller. Et tu t’essuies méthodiquement.
En passant sur le balcon, tu arroses tes pieds de tomates, tu en ramasses cinq, juste mûres.

Le matin du quatrième jour, tu as loupé le réveil. En déjeunant, tu baisses le store car tu as le soleil dans la figure. Le soir, tu rouvres le store. La Lune est pleine. Tu vois les étoiles. C’est beau !

Le matin du cinquième jour, tu donnes à manger à la chatte qui a quatre chatons. Tu écrases trois moustiques et tu manges du miel.

Le matin du sixième jour, tu vas voir Christelle. Elle est toujours là, elle ne t’oublie pas. Vous faites l’amour et elle t’annonce qu’elle est enceinte de toi. Bientôt, un enfant vous ressemblera. Tu ne sais pas trop quoi en penser. Tu te demandes ce que tu auras à lui offrir. Mais le bonheur de Christelle te rend heureux et tu oublies tout le reste.
Ensemble, vous mangez les tomates. Tu donnes un coup de pied au chat qui a pissé dans le lit, en disant, « Bon Dieu, c’est qui qui commande ici ? »

Le matin du septième jour, comme tous les jours, tu vas au boulot. Il y a bien longtemps que le dimanche tu ne te reposes plus. C’est la modernité. Le soir, tu t’assois dans le clic-clac. Tu te sers un verre de vin et tu écoutes That’s all de Genesis, un enregistrement remasterisé que tu as eu la chance de trouver sur e-bay l’autre jour. Les étoiles brillent toujours dans le ciel. Tu écoutes la musique, tu regardes le ciel, tu sirotes le vin. Tu te dis : « Nom de Dieu, ce que c’est bon  tout ça! ». Tu t’endors après le quatrième verre de vin.
Et c’est la fin de la semaine.
Demain, on rempile !

 

Genesis, « That’s all », 1983

Le Mot Vie

le mot vie

elle a eu envie de vomir
et puis elle a vomi pour de bon
elle a vomi sur le canapé, d’abord juste sur le canapé
et puis alors elle s’est levée et elle est allée vomir un peu partout dans la maison
sur le carrelage, sur les murs, sur la lunette des toilettes
elle a vomi sur la télé allumée
et sur la chatte endormie
et après elle a vomi encore sur sa tête à lui qui n’a rien dit
qui n’a pas même réagi au fait de se faire vomir
dessus comme ça
elle a continuer à vomir sur tout ce qu’elle a rencontré,
elle a un peu vomi sur le lit, l’oreiller et le drap
elle a vomi sur les livres qui se trouvaient là sur son chemin et aussi sur les photographies
et, là, comme elle avait encore envie de vomir, elle est allée dehors pour vomir sur les fleurs magnifiques et sur une fourmilière, elle a noyé les fourmis sous son vomi
elle a couru et a vomi dans l’eau du puits et au pied d’un arbre et alors elle s’est un peu vomi sur les chaussures
elle avait encore envie de vomir, ça ne s’arrêtait pas
alors elle est rentrée dans la maison pour continuer de vomir tout en n’étant pas seule
elle a vomi à ses pieds à lui qui n’a rien dit
qui n’a jamais rien dit sauf quand il y eu trop de vomi sur la télé qu’il regardait et qu’il ne pouvait plus voir
quand il y a eu trop de vomi sur la télé, il lui a dit d’aller vomir ailleurs, merde !
alors elle est sortie sur le bord de la route pour vomir sur la voiture et puis elle est rentrée à l’intérieur de la voiture pour vomir sur les sièges, et elle a mis en route les essuie-glaces pour enlever le vomi en trop sur le pare-brise mais ça l’a plutôt étalé.
et ça a continué, encore, car elle avait toujours envie, et qu’elle sentait bien qu’elle n’avait pas fini et qu’elle aurait toujours envie tant qu’elle n’aurait pas fini
elle a vomi par la fenêtre de la voiture en démarrant et puis elle a conduit n’importe où tout en continuant de vomir sous le siège du conducteur et sur le siège du passager.
elle a roulé n’importe où un bon moment comme ça, mais ça lui donnait encore plus envie de vomir, la voiture, alors elle s’est arrêtée, de conduire, mais pas de vomir, elle est sortie de la voiture et elle a marché n’importe où dans les rues tout en vomissant au pied de chaque lampadaire.
elle a compris qu’elle allait mourir
à force de vomir, elle allait mourir.
quand il n’y aurait plus rien dans son ventre
quand elle n’aura plus la peur, la colère, la faim, le creux, les tripes dans son ventre
elle a compris qu’elle allait finir par se vomir elle-même toute entière et mourir de ça.
elle a su que cela seulement la soulagerait de son envie tenace.
elle a su que le vomi en giclant au sol devenait le mot vie.
et que la vie se tenait là, au sol, dans son vomi, dans sa bile.