derniers textes

Ce sont des enfants

ce sont des enfants

les enfants courent toujours tous dans le même sens
ils courent, sautent, volent, s’arrêtent et puis courent encore
à huit heures moins le quart, à midi et quart, à cinq heures et quart
des heures à fraction, des heures en poussières,
en groupes armés de sabres lasers
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

ils passent sous des fenêtres allumées, et éteintes, allumées, et éteintes
et les rideaux s’ouvrent sur une lumière blanche
et les rideaux fument de café brûlant
et les rideaux tremblent après leur passage
ils assaillent le village, déclarent des guerres, exécutent à tout va :
un, deux, trois, prêts, feu ! un, deux, trois, prêts, feu !
attention, t’es mort, si tu bouges, t’es mort, ne parles plus, t’es mort
où vont-ils chercher tout ça ?
ce sont des enfants, ce sont nos enfants,
ça compte pour du beurre, c’est de la guéguerre
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

ils sont noirs et blancs, dans leurs uniformes
ils sont noirs ou blancs ou marrons de terre
roulés dans la boue et tachés de vert
sprintant dans le vent, à l’heure de la cloche,
et puis bien en rang par deux sous la pluie, par deux sous le plomb
qui n’est pas là, qui ne viendra plus,
qui travaille au champ,
qui court trop loin ou plus assez vite
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

les enfants s’assoient tous bien en même temps,
rangés sur des lignes, les mains sur la table
ils ferment les yeux, se projètent un film sur le tableau noir, sur le tableau blanc
le film où ils combattent des armées de tyrans
et sortent vainqueurs à quatre heures et demi
hurlant des défis à la terre entière
sur les chemins rouges, sur les chemins verts
patinés de rouge, mâtinés de terre

derniers textes

Ton regard

Ton regard

Dans ton regard j’ai vu la brume de l’alcool comme une cataracte
Jaillir de part l’iris
J’ai vu le cirage noir acheté pour du shit
Au petit crack qui crèche dans le bâtiment D
Quand tu le fumes, tu crois très fort que tout s’éclaire
Jusqu’à ce que l’oasis disparaisse soudain
Pour te laisser au cœur une nausée amère
Et aux neurones un creux qui t’enserre et t’étreint

J’ai vu dans ton regard la lame du couteau
Qui jaillit sans mot dire de sous une veste blanche
Et qui vient menacer d’une vrille nerveuse
Ta gorge gonflée à bloc par la peur et le cri

J’ai vu aussi le gosse que tu étais avant
Au collège, en CP, dans les bras de ta mère
Le gosse qui hurlait dans ses jeans trop grands
Et qui serrait les dents aux absences du père
Parti on ne sait où pour on n’sait combien d’temps
Parti au boulot comme on part à la guerre

Tout ça, je l’ai bien vu, dans ton regard trouble
Lorsque tout à l’heure tu es venu me voir
Et que tu m’as priée, gentiment, poliment
De donner 20 centimes en échange d’un regard
20 centimes pour manger, 20 centimes pour tenir
Tu m’as même dit madame, je dors dans la rue
Et comme je disais non, désolée, je n’ai pas
Tu as fait demi-tour et tu es reparti
Avec ta casquette Nike et ta veste Armani
Avec tout plein de marques comme autant de diamants
Un parfum de minet te suivait discrètement.

Pauvre homme, pauvre homme, pauvre homme
Au regard ahuri, qui embête les passants !
Pauvre homme au regard vide qui fait peur aux enfants !
Pauvre, pauvre humain, qu’as-tu fait de l’enfant ?
Tu demandes 20 centimes et tu perds tes 20 ans !

derniers textes

Duduk

lien vers une musique à écouter en lisant :

 Duduk

 

Duduk

Pleure, pleure, petite flûte de bois
Pleure sous la neige qui tombe
Pleure dans le froid qui crie
Sur nos peaux, sous nos ongles
Pleure la folie sauvage qui nous arrache des rêves
Pleure la haine imbécile qui a salé nos plaies
Qui a jeté l’acide sur nos ecchymoses
Pleure l’homme qui tombe sous les balles d’un autre
Qui vient tâcher la neige de son sang éclatant
En criant vers le ciel « je suis innocent »

Pleure, petite flûte, pleure encore une fois
La femme qui accouche d’un enfant timide
D’un enfant qui grandit et qui devient un homme
Homme de ferraille aux rugissements de monstre
Pauvre, pauvre femme qui mouille sa robe blanche
Avec l’eau des torrents qui sortent de son corps
Et avec l’eau des larmes qui creusent ses pommettes

Pleure, petit bout de bois mort, sous les doigts de celui qui te redonne vie
Sous le vent de celui qui t’insuffle l’amour
Dresse tous les poils de tous les bras autour
Avec ta vérité insolente et triste qui crève nos boucliers
Avec ta vérité que tu arbores telle un drapeau de paix,
Et de calme,
Enfin retrouvé

Pleure pour nous tous, petit roseau fragile
Qui tremble au bruit des bottes
Remord d’abricot
Petite flûte enchantée du charme des fées
Petit bout de lignine qui veille sur nos charniers
Éclat de pure beauté face aux horreurs d’acier

derniers textes

À tout

À tout prendre
mieux vaut encore se pendre
que de continuer là
dans l’ombre
à compter sur nos doigts
le nombre
de jours qu’il nous reste
le nombre
d’heures à attendre en silence
dans l’angoisse des sens
et à se mor
fondre
et à se con
fondre
et à se fondre dans les murs

À tout prendre
mieux vaut encore se rendre
que de renier nos frères
que d’oublier hier
que de faire les fiers
face à nos erreurs
et face à nos peurs

On se ronge les ongles
on se terre dans les angles
pour faire taire nos remords
la honte de notre sort
la honte de n’avoir pas pu
se montrer assez forts
le crime d’avoir vécu
sur le corps de nos morts

À tout prendre
mieux vaut encore la fin
que d’espérer sans cesse les mêmes lendemains
qui chantent faux
qui sonnent sous la faux
qui nous lancent nos défauts
en travers du cœur
À tout prendre
mieux vaut encore qu’on meurt

derniers textes

Bestiaire

Bestiaire

On fait ce qu’on peut, on n’est pas des bœufs
On y met les formes, on fait d’ notre mieux
On est dans les clous, on fait de belles phrases
On s’applique en tout, on est dans la case

Qui vivra verra, on n’est pas des rats
On ouvre la porte pour qui entrera
On garde une part pour le pauvre au soir
Un coup de pied au cul, pour le canard noir

On est des gens bien, on n’est pas des chiens
Si tu nous nourris, on ne mord pas ta main
On met une cravate et de hauts talons
Un coup de cravache sur nos étalons

Croyez-le bien on n’est pas des pigeons
On a bien compris que si nous changeons
Notre fusil d’épaule à chaque ball-trap
On n’s’aura plus d’où est venue la frappe

Même si on s’émeut, on n’sera pas chèvre
Chaque fois qu’un bouc bougera les lèvres
Chaque fois qu’une pie port’ra un diamant
Nous ne sommes pas nés du dernier coup d’vent

Et si le vent tourne, on n’est pas si vaches
On n’ira pas dire qui a été lâche
On n’pavanera pas, on n’f’ra pas les coqs
À chaque hirondelle, une nouvelle époque