textes pour Céline Villalta

Tatouages

tatouages

à la bonne heure, tu t’en vas !
à la bonne heure, il est grand temps,
tes pieds devant,
mes mains devant qui applaudissent
tu ne m’auras plus,
plus sous ta main, plus sous ta pogne, plus sous ton coup

j’ai remis mon vieux rouge aux lèvres, mon noir aux yeux
je n’veux plus de bleu, je n’veux plus de bleus
et puis ça ne m’allait pas au teint,
le ton sur ton, le pain sur pain
mais t’en fais pas, j’ai des souvenirs
j’ai des empreintes dans le sourire
je garde le moule de ton alliance sur les pommettes
et sur mon nez j’ai le prénom de ta gourmette
et, chevalier, tu m’as laissé ta chevalière
en décalco sur les paupières

bientôt on viendra te chercher
et on te jettera en pâture aux vers de terre
mais, laissez-moi le ceinturon, trophée de guerre !

je te vois raide sur le fauteuil
avec ton cœur qui rend les armes
avec ta main qui lâche prise
le cœur, la main, eux qui battaient à l’unisson
tu es un chien qui laisse son os
tu as mouillé ton pantalon
et je te vois et je ne fais rien
cette fois c’est toi qui devient bleu, là sous mes yeux
à la bonne heure, à la bonne heure, ah ! le bonheur !

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Ton regard

Ton regard

Dans ton regard j’ai vu la brume de l’alcool comme une cataracte
Jaillir de part l’iris
J’ai vu le cirage noir acheté pour du shit
Au petit crack qui crèche dans le bâtiment D
Quand tu le fumes, tu crois très fort que tout s’éclaire
Jusqu’à ce que l’oasis disparaisse soudain
Pour te laisser au cœur une nausée amère
Et aux neurones un creux qui t’enserre et t’étreint

J’ai vu dans ton regard la lame du couteau
Qui jaillit sans mot dire de sous une veste blanche
Et qui vient menacer d’une vrille nerveuse
Ta gorge gonflée à bloc par la peur et le cri

J’ai vu aussi le gosse que tu étais avant
Au collège, en CP, dans les bras de ta mère
Le gosse qui hurlait dans ses jeans trop grands
Et qui serrait les dents aux absences du père
Parti on ne sait où pour on n’sait combien d’temps
Parti au boulot comme on part à la guerre

Tout ça, je l’ai bien vu, dans ton regard trouble
Lorsque tout à l’heure tu es venu me voir
Et que tu m’as priée, gentiment, poliment
De donner 20 centimes en échange d’un regard
20 centimes pour manger, 20 centimes pour tenir
Tu m’as même dit madame, je dors dans la rue
Et comme je disais non, désolée, je n’ai pas
Tu as fait demi-tour et tu es reparti
Avec ta casquette Nike et ta veste Armani
Avec tout plein de marques comme autant de diamants
Un parfum de minet te suivait discrètement.

Pauvre homme, pauvre homme, pauvre homme
Au regard ahuri, qui embête les passants !
Pauvre homme au regard vide qui fait peur aux enfants !
Pauvre, pauvre humain, qu’as-tu fait de l’enfant ?
Tu demandes 20 centimes et tu perds tes 20 ans !

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Duduk

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 Duduk

 

Duduk

Pleure, pleure, petite flûte de bois
Pleure sous la neige qui tombe
Pleure dans le froid qui crie
Sur nos peaux, sous nos ongles
Pleure la folie sauvage qui nous arrache des rêves
Pleure la haine imbécile qui a salé nos plaies
Qui a jeté l’acide sur nos ecchymoses
Pleure l’homme qui tombe sous les balles d’un autre
Qui vient tâcher la neige de son sang éclatant
En criant vers le ciel « je suis innocent »

Pleure, petite flûte, pleure encore une fois
La femme qui accouche d’un enfant timide
D’un enfant qui grandit et qui devient un homme
Homme de ferraille aux rugissements de monstre
Pauvre, pauvre femme qui mouille sa robe blanche
Avec l’eau des torrents qui sortent de son corps
Et avec l’eau des larmes qui creusent ses pommettes

Pleure, petit bout de bois mort, sous les doigts de celui qui te redonne vie
Sous le vent de celui qui t’insuffle l’amour
Dresse tous les poils de tous les bras autour
Avec ta vérité insolente et triste qui crève nos boucliers
Avec ta vérité que tu arbores telle un drapeau de paix,
Et de calme,
Enfin retrouvé

Pleure pour nous tous, petit roseau fragile
Qui tremble au bruit des bottes
Remord d’abricot
Petite flûte enchantée du charme des fées
Petit bout de lignine qui veille sur nos charniers
Éclat de pure beauté face aux horreurs d’acier

Contretemps

Des hommes à la mer

Des hommes à la mer

Saluons-les ces capitaines de navires
rouillés qui ont
mouillé
nos côtes nous les ont chatouillé s’y sont
frotté les flancs jusqu’à sentir venir la lave du fond de leur cales
remonter en jets irisés
irritants éructant toujours plus avant vers les
criques
ces héros de tous bords de toutes berges
au ventre vide au regard plein de rides déambulant sur le pont glissant sous leur pelisse humide
traînant du mazout dans leurs soutes depuis le 15 août
dernier
à bout
de force mais féroces toujours
solides solidaires tant que la mer les tient
ces équipages otages qui sabordent la saison
des plagistes bagagistes et des juillettistes en location
tous ces
marins qui bouffent de la morue depuis Riga sur l’Erika
sur des bateaux-baleines hors d’haleine
qui dégueulent leurs tripes noires dans la bouche de
la Loire
tous ces
mêmes marins qui calanchent en cale sèche à Calais
épais comme des galettes avec rien pour tenir que du sel au palais
quand les armateurs arraisonnés jettent leurs armes
et disparaissent dans une lame
de fond
Saluons-les et finissons-en avec ces galions cette galère des mers
que ce soit sur une simple ou une double coque
de noix
leur misère est aussi dégueulasse
que la marée qui passe

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À tout

À tout prendre
mieux vaut encore se pendre
que de continuer là
dans l’ombre
à compter sur nos doigts
le nombre
de jours qu’il nous reste
le nombre
d’heures à attendre en silence
dans l’angoisse des sens
et à se mor
fondre
et à se con
fondre
et à se fondre dans les murs

À tout prendre
mieux vaut encore se rendre
que de renier nos frères
que d’oublier hier
que de faire les fiers
face à nos erreurs
et face à nos peurs

On se ronge les ongles
on se terre dans les angles
pour faire taire nos remords
la honte de notre sort
la honte de n’avoir pas pu
se montrer assez forts
le crime d’avoir vécu
sur le corps de nos morts

À tout prendre
mieux vaut encore la fin
que d’espérer sans cesse les mêmes lendemains
qui chantent faux
qui sonnent sous la faux
qui nous lancent nos défauts
en travers du cœur
À tout prendre
mieux vaut encore qu’on meurt