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Sous les lauriers tins

Sous les lauriers tins

 

Ce dimanche nous courions sur le sentier sauvage
Qui mène du vieux lavoir au bord de la rivière
Le sol était jonché d’un matelas de feuilles
Jaunissantes et craquantes sous nos semelles de cuir

L’orage avait gonflé d’une eau sale et violente
La rivière effrontée qui gémissait de fougue
Une buée rose et chaude suintait de toutes parts
Écrasée par un ciel encore lourd et trapu

Ta main elle aussi brillait d’une sueur tiède
Sur laquelle ma main glissait et dérapait
Si bien que je devais m’agripper à tes doigts
Si je ne voulais pas que d’un coup elle m’échappe

Maudites soient les nues qui nous avaient chassés
Du parapet de pierre où nous étions couchés
Sous le soleil de mai enlacés en secret
A l’heure où nos parents buvaient et jouaient aux cartes

Le sol se fit boueux sous nos pas en cavale
Nous manquions chaque instant de nous trouver à terre
Tu me tirais très fort et tu filais trop vite
Je trébuchais sans cesse sur des branches lessivées

Quand enfin tu stoppas souffle court notre fuite
Tu t’es tourné vers moi l’air perdu et inquiet
Je caressais tes joues en souriant doucement
Pour faire taire en toi l’envie de repartir

Puis je t’ai attiré à genoux sur la mousse
Jusqu’à une hutte verte que formait les lauriers
Sous l’embrasure fleurie des branches les plus fortes
Le sol offrait une couche bien sèche et accueillante

Et là sous les ombelles de neige odorante
J’ai écouté ton cœur qui s’apaisait enfin
La sueur mêlée de pluie qui zébrait tes pommettes
Était comme des larmes de bonheur enfantin

 

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Grace

Grace

En compagnie de Jeff, j’arpente d’autres jardins
Je déambule en diagonale sous des pergolas de jasmin
Promenade et errements, escapade, escalade de printemps
Je vais par les sentiers recouverts de feuilles mortes et de sarments
Et de serments

En compagnie de Jeff, je dévale des escaliers de mousse
Je glisse, me raccroche aux rayons d’une lune rousse
Je retombe enfin sur un lit de lierre
Je repose mes hoquets à même la terre
Et ses mystères

Jeff se tient dans les étoiles comme une vapeur de bain chaud
Il est tel un homme sirène qui sortirait parfois des flots
Nul besoin de le toucher tant l’harmonie est bien réelle
Je me contente de fredonner du bout des lèvres sa ritournelle
Son éternelle

Jeff est juste ceint d’un halo de lumière laser
Il ne porte rien que sa beauté coutumière
En expert, il m’aspire, je l’espère, il m’inspire
Moi aride et lui froid, lui humide et moi tiède, lorsque enfin je respire
Il expire

Chaque fois c’est pareil, il faut qu’il meurt juste au réveil
Il faut qu’il coule son corps nimbé dans l’argile rouge du soleil
Et je le perds et il s’engloutit par les fonds
Juste alors que je le rejoins il plonge dans le noir bouillon
Du tourbillon

Mais où est-il, là où l’on vit, où se cache-t-il après la nuit ?
Je sens sa marche souple et tranquille qui me suit
J’entends son souffle et sa voix claire qui chante encore dans ma substance
Et à sa mélodie astrale qui me déborde encore je danse
Encore je pense

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Ma Teigne, épilogue

Ma Teigne, épilogue

 

 

Hier mon lombric est mort.

Depuis plusieurs jours, je sentais qu’il déclinait.

Et il est mort.

Je l’ai vu immédiatement.

Il était là.

Ni enroulé, ni déroulé, juste comme posé n’importe où.

Au niveau des pensées.

Déjà un rouge-gorge était venu le voir. Heureusement, je l’ai vu.

Il était gris et terne, sec et contracté,

Mais il avait l’air serein et on peut penser qu’il n’a pas souffert.

Alors je l’ai déterré doucement.

Je lui parlais en même temps, c’est bête,

ma Teigne, je lui disais, ma pauvre Teigne, te voilà vidé de tout sens à présent.

Te voilà réduit à l’ombre de toi même, à la quintessence de ta nature de terre.

Que t’est-il donc arrivé ?

Je l’ai nettoyé avec peine et pinceau.

Puis je l’ai posé dans sa minuscule montgolfière.

J’ai préféré la montgolfière

Plutôt qu’un machin à moteur, c’est plus serein, la montgolfière.

Je suis allée dehors en tenant la montgolfière tout contre moi,

J’ai marché un moment

Et je l’ai lancé dans les airs depuis le haut de la colline des Epivents.

Malheureusement, j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois,

Elle n’est pas haute, cette colline.

Le peu de vent qui soufflait a suffi à entraîner le petit véhicule avec lui,

Vers les hauteurs.

Ça me fait bizarre de me dire que maintenant,

Ma Teigne,

Mon petit lombric,

Déambule dans les airs et va sûrement finir comme tous mangé par un autre animal.

Moi qui avais toujours pensé que ce serait lui, qui me mangerait.

Moi qui ne souhaitais qu’une chose : traverser son corps par l’intérieur après ma mort.

La vie est mal faite.

Ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont en premier.

Ma Teigne,

Mon vermisseau merveille,

Du fond du grand sommeil

Tandis qu’encore tu veilles

Je saigne.

 

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Lily de mai

Lily de mai

Une clochette de muguet a fleuri sur ton ventre
Et je reste sans rien faire à la voir vaciller
Sur sa tige vert tendre si fragile et si pâle
Qu’une sieste de papillon la ferait se plier

C’est encore le printemps qui revient par chez nous
C’est encore les oiseaux qui remplissent leur nid
De jolis petits cocos que l’enfant mangera tout chaud
Avec une p’tite cuillère et des mouillettes tendres

C’est encore le printemps sur les fils à linge vides
Où ne tangueront plus tes jupettes à volant
C’est encore le printemps et pourtant c’est bizarre
Je pensais qu’il ne reviendrait plus maintenant

Dans ta chambre ce matin, j’ai essuyé l’armoire
J’ai secoué la couette, aspiré le tapis
C’est fou comme la poussière se dépose sans relâche
Dès que le silence pèse sur un lieu endormi

Tout me glisse dessus désormais comme de l’eau
Plus rien n’arrivera qui me fera trembler
J’ai là une carapace de nacre sur la peau
Sur laquelle même la pluie ne pourra s’accrocher

La petite clochette tinte dans le vent
Un petit air mignon, une berceuse pour enfant
Est-ce toi qui chantonne à travers sa corolle
Et qui veux que je dorme parmi les herbes folles ?

La clochette tremblotte et semble sous un charme
De part dessous la terre qui se gorge de mes larmes
Est-ce toi mon enfant qui danse la farandole
Et qui veux que je danse aussi, comme une folle ?

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Genesis

Genesis

Le matin du premier jour, tu allumes la lumière. 6H00. Le réveil sonne.

Le matin du deuxième jour, tu regardes le ciel. Ils ont prévu de la pluie. Tu mets ton anorak.

Le matin du troisième jour, tu prends une douche, d’abord bien froide et puis bien chaude, c’est le seul moyen de te réveiller. Et tu t’essuies méthodiquement.
En passant sur le balcon, tu arroses tes pieds de tomates, tu en ramasses cinq, juste mûres.

Le matin du quatrième jour, tu as loupé le réveil. En déjeunant, tu baisses le store car tu as le soleil dans la figure. Le soir, tu rouvres le store. La Lune est pleine. Tu vois les étoiles. C’est beau !

Le matin du cinquième jour, tu donnes à manger à la chatte qui a quatre chatons. Tu écrases trois moustiques et tu manges du miel.

Le matin du sixième jour, tu vas voir Christelle. Elle est toujours là, elle ne t’oublie pas. Vous faites l’amour et elle t’annonce qu’elle est enceinte de toi. Bientôt, un enfant vous ressemblera. Tu ne sais pas trop quoi en penser. Tu te demandes ce que tu auras à lui offrir. Mais le bonheur de Christelle te rend heureux et tu oublies tout le reste.
Ensemble, vous mangez les tomates. Tu donnes un coup de pied au chat qui a pissé dans le lit, en disant, « Bon Dieu, c’est qui qui commande ici ? »

Le matin du septième jour, comme tous les jours, tu vas au boulot. Il y a bien longtemps que le dimanche tu ne te reposes plus. C’est la modernité. Le soir, tu t’assois dans le clic-clac. Tu te sers un verre de vin et tu écoutes That’s all de Genesis, un enregistrement remasterisé que tu as eu la chance de trouver sur e-bay l’autre jour. Les étoiles brillent toujours dans le ciel. Tu écoutes la musique, tu regardes le ciel, tu sirotes le vin. Tu te dis : « Nom de Dieu, ce que c’est bon  tout ça! ». Tu t’endors après le quatrième verre de vin.
Et c’est la fin de la semaine.
Demain, on rempile !

 

Genesis, « That’s all », 1983